•    Ma sœur avait quitté La-fageole à quinze ans et demi pour se marier avec un paysan de neuf ans son aîné; Il vivait à Raynal, hameau sur la commune des Junis (Lot). Mon beau-frère Roger y vivait avec sa grand-mère qui percevait une pension de veuve de la guerre de quatorze. La propriété était minuscule, les champs vallonnés, des carrés cultivables grands comme des mouchoirs de poches, difficiles d'accès, ne produisaient pas grand chose. Roger était l'homme le plus gentil de la terre mais il est né avec un siècle de retard, refusant le modernisme, il pensait qu'il devait continuer à vivre comme le faisait ces ancêtres, labourer et ensemencer ses quatre parcelles, il ne voyait pas que la vie avait changé et qu'il était désormais impossible de faire vivre une famille dans ces conditions.

     

       Ma sœur, qui n'était qu'une gamine, a mis quelques années à en prendre conscience, en attendant, sept enfants étaient nés. La maison, était toute petite, une cuisine avec le "cantou", une grande chambre qui a été coupée en deux pour faire une pour les parents et l'autre pour les enfants, la mémé dormait dans la cuisine. La grange, attenante à la maison, si bien que les vaches passaient devant la porte pour rentrer dans leur étable. La cour était en pente, ce qui avait pour conséquence de produire une grande quantité de boue et l'on ne pouvait pas éviter d'y marcher dedans pour entrer dans la cuisine. Il n'y avait pas l'eau courante, même pas une bonne citerne; il lui était impossible de tenir propre ni les enfants ni la maison. Roger refusait de faire des emprunts pour faire les aménagements nécessaires, d'ailleurs, comment les rembourser?, la ferme ne rapportait rien, juste un cochon, quelques volailles et deux veaux par an, seule la pension de la mémé permettait un fragile équilibre dans le budget.

     

    Etant enfant, j’y ai quelquefois passé des vacances, je revois encore la mémé était assise sur la grosse pierre devant la maison. Elle avait souvent un petit enfant dans ses bras ou bien elle préparait des légumes pour la soupe. Elle parlait très peu, refusait de manger à table avec nous, elle prenait ses repas assise dans le coin de l’âtre. Sa présence donnait au foyer une forme de stabilité aussi ma sœur qui n’avait que 10 ans de plus que moi m’a souvent avoué qu’elle avait plus envie de jouer avec le petite voisine Bernadette que d’aller travailler aux champs.

     

     

       Mais un jour, la mémé s'en est allée rejoindre les siens, alors tout est devenu encore plus difficile, les allocations familiales ne suffisaient pas et ma sœur est entrée dans une longue période de dépression. Mais les enfants grandissaient, il fallait les vêtir pour les envoyer à l'école, ainsi ils ont étés le moteur qui lui a donné le courage de faire face, elle a décidé de partir avec eux habiter en ville dans un logement digne et trouver du travail. Puis elle a demandé le divorce... Roger est resté là, seul, de nombreuses années, dans le dénuement le plus total, il n'a jamais compris la valeur de l'argent, il ne dépensait même pas le quart de sa retraite pourtant bien modeste.

       J'ais appris que la misère peux être là, à notre porte il n'est pas facile de la voir et il n'est pas non plus évident de luter contre, car, que peux-t-on faire contre la misère morale?...

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  •    Le temps avait passé, André avait quitté l'usine de Fumel pour travailler à la SNCF et Jeannette avait trouvé un travail de garde-barrière et donc la famille avait déménagé pour Castelfranc, petit village près de Payssac, le passage à niveau était sur une route peu fréquentée, c'était un endroit tranquille et le Pépé (le père de Jeannette), disposait d'un grand jardin. Mon frère Simon venait souvent passer le dimanche et parfois, avec sa voiture, nous allions danser ou nous promener.

       Mes parents avaient fini par percevoir une modeste retraite, ils ne pouvaient plus rester à La-fageole, trop éloignée de tout, alors mes frères ont trouvé pour eux un petit deux pièces-cuisine à Prayssac. C'est ainsi qu'un jour, André, m'a pris à part et m'a dit que ma place était chez mes parents. Cela a été un très grande déception pour moi, je me sentais bien mieux avec eux qu'avec mes parents, j'en ai pleuré une semaine, mais je me suis pliée à la décision familiale. 

       J'ai donc aménagé chez mes parents à Prayssac dans une des deux chambres, il n'y avait pas de salle à manger, nous vivions dans la cuisine. Je n'ai pas aimé cette période et je réfléchissais souvent comment m'en sortir, je ne voulais pas rester avec mes parents, mais louer une chambre n'était pas facile car j'étais mineure. Pourtant, étant en plein village, j'en profitais pour sortir pour un oui pour un non et j'ai fais de nombreuses connaissances, garçons et filles, nous allions au cinéma, à plage au bord du Lot, aux bals ou traîner en ville. Il y avait Marie-Françoise, les trois sœurs Belharbre et les deux sœurs Noël avec leur jeune frère Denis et les autres garçons, Christian Lèbre (apprenti  boulanger), Michel (surnommé Killy) et son frère Bernard, Jean-François (qui a fini par épouser Marie-Françoise), et Alain, toujours pantalons bien au plis. A cette période, j'avais la marotte de la correspondance, j'achetais la revues très à la mode, "Salut les Copains". J'avais adhéré au fan-club du chanteur Adamo et je répondais à des annonces de jeunes, filles et garçons qui cherchaient des correspondances amicales, l'ancêtre du "blog" en quelques sortes; toutes les semaines je recevais du courrier et j'échangeais des photos avec mes camarades. 

     

    J’avais ainsi fait la connaissance d’un jeune homme qui habitait Grenoble, il m’a envoyé une photo prise à son travail dans une fromagerie, en blouse blanche. Il me parlait des jeux olympiques d’hiver qui avait lieu dans cette ville cette année-là, en février 1968. Voilà qu’aux vacances de Pâques, je reçois une lettre, ce monsieur avait décidé de me rendre visite. Prise au dépourvue, je lui donne rendez-vous devant l’église et je convoque Monique car je ne me sentais pas bien à l’aise d’y aller seule. J’ai tout de suite repéré sa petite dauphine immatriculée 38, cet homme m’a déplu immédiatement, petit, trapu et surtout il me parut très âgé, bien qu’il n’ait que la trentaine. Je tournais la tête, n’osant pas le dire explicitement, laissant à Monique le devoir poli de la conversation. Je venais de comprendre qu’il attendait bien plus qu’une simple  correspondance. Mais il a très vite comprit, une heure plus tard il reprenait sa route, plus de mille kilomètres pour prendre une veste mais il est resté très courtois: la classe ! Je n’ai plus eu de ses nouvelles et je n’en ai pas demandé.

     

       Naturellement, Monique est entrée dans mon cercles d'amis et nous allions nous promener. Elle a particulièrement sympathisé avec Bernard et moi avec Killy. Chaque fin de semaine, les deux frères venaient nous chercher et nous partions tous les quatre dans une voiture ridiculement petite, une fiat500 ou parfois une simca1000. Nous avons tenté de les intéresser à nos conversations philosophiques mais ils restaient obstinément muets, visiblement nos propos les dépassaient et nous poussions le bouchons un peu loin, faisant semblant de tenir des sujets hautement intellectuels, parlant à demi-mots, espérant sans doutes les faire mettre en colère, mais non, ils restaient impassibles, se contentant de sourire de temps à autre. Mais ils aimaient bien rire et pendant tout le printemps et l'été 1968, nous avons bien rit, chanté, dansé et sifflé (sur la colline) dans l'insouciance de nos vingt ans.

     

       ""Nous sommes beaucoup sorties avec une bande de copains et nous faisions les 400 coups! nous vivions à un rythme fou! Rien ne me faisait peur! faire du stop en rentrant des balsmonter derrière des motards fous de vitesse sans casque, se retrouver dans des situations presque dangereuses!  Ca a été une fuite en avant!.""    (M.B.)

               

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  • Tous les passages en bleu foncé et en italiques ont été écrits par Monique.

     

        C'est en 1967 que j'ai rencontré la personne qui a changé le cours de ma vie. Un jour, elle était là, à coté de moi, assise au brossage, calme, timide et silencieuse; elle attendait que ses voisines l'invite a leurs bavardages. -Bonjour, - bonjour, -comment tu t'appelle? -Monique, -et moi Jeanne. Je ne sais plus de quoi nous avons parlé ce premier jour mais je sais que 38 ans plus tard, j'ai encore envie de bavarder avec elle et que je ne me suis jamais ennuyée un seul instant en sa compagnie. Mais ce jour là, je ne le savais pas.

       Monique et moi sommes devenues inséparables. Elle me racontait son enfance avec sa grand-mère en Alsace, sa vie avec ses parents, les très nombreux lieux où ils avaient habité, en Algérie, en Autriche et en France, les commerces où elle avait travaillé avec eux et les rares amis (e) que cette vie de nomade lui avait permis de faire. Cette vie faite de voyages incessants me faisait rêver; et je n'ai compris que beaucoup plus tard, que son enfance n'a pas toujours été heureuse. 

    Récemment elle a écris:

       ""Puis, de nouveau nous sommes partis. De déménagement en déménagement nous avons fini par atterrir a Puy lÉvêque, une petite ville dans le Lot ou jai trouvé du travail dans une fabrique de porcelaine. Les autres filles de lusine me trouvaient bizarre.. Jétais différente delles. Je mhabillais différemment, javais toujours froid et je portais pulls sur pulls et je mintéressais à dautres sujets quelles! Par la suite jai su quon racontait beaucoup de choses sur moi! Mais ça ne me touchait pas!. Depuis mon enfance javais appris à ne pas suivre le groupe et à rester libre dans ma tête... donc, les ragots!!! je men fichais!.""         (M.B.)

     

       Quant à moi, je n'avais à raconter que mes séjours chez mes trois employeurs précédents et mon enfance à La-fageole: cette vie rustique, au grand air l'été, au froid dans la maison humide l'hiver, pas de sanitaires, pas d'eau courante, fallait courir dans les bois pour nos besoins par tous les temps; et puiser l'eau de la citerne avec le seau au bout d'une chaîne pour les besoins alimentaires et nos toilettes. 

       Toutefois, très rapidement, nos bavardages à l'usine ne nous suffisaient pas aussi nous nous sommes rencontrée en dehors et avons organisé notre première sortie: Visite au château de Bonaguil. Nous avons prospecté auprès d'autres camarades pour faire cette sortie en groupe mais personne n'était intéressé; alors nous avons décidé que deux, c'était déjà un groupe. Un dimanche matin, en vélos, avec casse-croûtes et imperméables, nous sommes parties sur les routes du Lot, nous échappions, l'une et l'autre aux contraintes de nos familles et nous avions un immense sentiment de liberté qui nous rendait euphorique. Ainsi pendant près de deux ans, nous avons fais et refais le monde, dans notre petite bulle, celle de l'amitié. Oui, c'est comme ça que j'ai appris ce sentiment étrange mêlé d'attachement et de liberté à la fois; si on me demandait comment exprimer le pourquoi de cette amitié, je répondrais comme Montaigne: «-Parce que c'était elle et parce que c'était moi». Un véritable ami, c'est quelqu'un qui vous connaît bien et qui vous aime quand même. Monique ne manquait pas d’imagination, toujours de nouveaux projets, des rêves plein la tête, parfois un peu fous; et moi, plus terre à terre, je jouais le rôle de l’élément modérateur. 

     

       Elle habitait Puy l'Évêque avec ses parents et ses trois sœurs. Son père, ancien militaire, avait gardé un certain goût pour l'autorité (sans en avoir l'air), il m'a reçu très chaleureusement en me disant: «-Bienvenue, fais comme chez toi!». Mais très vite, j'ai compris qu'il valait mieux ne pas en profiter, de toute façon, je ne me sentais pas à l'aise, et puis, nous avions tellement de choses à nous dire que nous guettions la moindre occasion pour sortir. 

       Et nous sortions le plus souvent possible; il y avait toujours des bals, l'hiver, bal des pompiers, bal masqués, bal de ceci, bal de cela, et l'été, fêtes votives dans villes et villages. Un jour, à Puy l'évêque, il y a eu un bal masqué et Monique, pleine d'imagination comme à son habitude, a décidé de se déguiser en prince arabe avec un gros turban et moi, en jeune homme des années cinquante avec un vieux costume à carreaux beige clair, prêté par je ne sais qui, avec une perruque blonde. Nous avons cherché un endroit pour se changer tout prés du bal.

       A l'usine, il y avait une polonaise, prénommée Éliane, fraîchement arrivée de son pays, logée par une tante, elle ne parlait pas un mot de français, mais au bout de quelques mois, elle se débrouillait un peu et nous pouvions communiquer. Elle s'est mal entendue avec sa famille et a loué une chambre tout prés de l'usine. C'était l'endroit rêvé pour nous, pour ce soir de bal masqué. Elle a accepté volontiers et nous avons déposé nos costumes chez elle. Nous avons dansé avec nos déguisements mais au bout d’un certain temps, ça ne nous amusait plus et avons décidé d’aller nous changer. Éliane n'était plus au bal, c'est donc qu'elle était chez elle, nous y sommes allées. Nous avons bruyamment frappé, personne ne répondait, puis nous avons remarqué une fenêtre entrouverte et avons décidé d'entrer. Alors Éliane s'est approchée, sans allumer la lampe, nous avons parlementé: «-Éliane, ouvre-nous!». Elle a refusé, et sur notre insistance, nous a dit: «-Je ne peux pas, j'ai mon oncle avec moi». Nous avons vite compris qu'elle avait un amant, et, moqueuses comme nous étions, sommes restée longtemps à insister et à demander de saluer son oncle. A partir de ce jour, nous l'avons surnommée "Miss tonton". Ce genre de situation nous amusait beaucoup, d'ailleurs tout était bon pour rire et nous avons bien profité de notre insouciance, et je peux dire que c'est la meilleure période de ma vie. 

       Ainsi nous avons refait mainte fois le monde, nous parlions philosophie, et, chacune, pour intéresser l'autre, allions au fond de nous-même y puiser le meilleur et cette gymnastique intellectuelle à été déterminante pour toute notre vie et nous a permis de nous ouvrir à la pensée de l'autre. (Et donc des autres.)

     

       ""Avant Puy lÉvêque, il y avait eu Miramont, et cest là que javais fait la connaissance de Marie Jo. Par elle jai découvert la philosophie, la pensée libre! les auteurs comme Gide ou Sartre qui ont guidé la pensée de beaucoup de gensNous parlions des après midi entières de la liberté complète! Marie Jo ma beaucoup influencé et avec elle jai appris à penser!.

    Il y a comme ça, des gens dans la vie qui passent et qui marquent notre personnalité!  Marie Jo en a été une... Sans le savoir elle a été un des jalons de ma vie!.

       "A lusine jai fait la connaissance de Jeanne, (un autre jalon dans ma vie....) Nous avons discuté de tout en travaillant! Je lui ai ouvert lesprit sur des sujets quelle ne connaissait pas et elle ma aidé à découvrir les choses qui étaient de notre age: bals, sorties entre copains...""  (M.B.)

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  •    La vie à l'usine aussi était très différente de ce que j'avais connu; je n'étais plus seule avec une patronne, j'étais avec des femmes de tous âges, dans une immense salle chauffée l'hiver grâce à de grands poêles à charbon, cette chaleur servait aussi à faire sécher les pièces en productions. Il y avait plusieurs salles de travail: le brossage (où j'étais), l'émaillage, les presses, le séchage, les fours à cuire, les machines à faire la pâte, le contrôle, le magasin, les bureaux... Une centaine de personnes travaillaient là. Nous étions équipées de brosses rondes qui tournaient, on passait les pièces une à une dessous pour ôter les bavures et la poussière était aspirée par un tuyau, tout un appareillage qui fonctionnait à grand bruit avec l'aide de vieux moteurs et un grand nombre d'énormes poulies. Un homme, surnommé Toto (je n'ai jamais su son nom), nous fournissait les pièces posées sur des planches ou des clayettes, puis après nettoyage, étaient posées dans des cagettes. Le travail était monotone et le bruit nous empêchait, heureusement, de trop bavarder et je ne parle pas de la poussière que nous respirions malgré les aspirateurs. Nous étions surveillées par un contremaître, qui s'appelait Boutarel ( nom qui, en occitan signifie champignon), c'était un homme petit et trapu, vêtu d'une vieille blouse grise, il râlait tout le temps.

        Cette usine appartenait à Monsieur P... C'était un homme très pieux, il faisait des signes de croix toute la journée et quand il nous voyait partir en cyclomoteur, nous bénissait discrètement. Il avait plusieurs enfants mais à ma connaissance deux fils, il espérait les faire entrer dans les Ordres, a réussi pour l'un qui est devenu l'abbé P... (pour éviter le "curé P...!") et le plus jeune, Philippe, le rebelle, a catégoriquement refusé aussi il a été tout désigné pour prendre la suite de l'entreprise familiale. Je l'ai connu, il n'avait pas 30ans, tout frais sorti de bonnes écoles, il était très timide, rougissait facilement, il a d'abord remplacé monsieur Boutarel qui partait à la retraite, puis peu à peu c'est imposé, il n'était pas sévère mais a su gagner l'estime de chacun et il était respecté. A l'occasion de son mariage, il a donné une réception dans le réfectoire, tout le monde était gêné, le silence un peu lourd, car à cette époque, on ne mélangeait pas les torchons et les serviettes.

       Il y avait donc un réfectoire, à disposition des ouvrières et ouvriers qui habitaient trop loin. A onze heures, une fille était désignée pour allumer le poêle et faire chauffer les gamelles au bain-marie, et c'est là que j'ai fais la connaissance de mes nouvelles amies: Claudette V..... avec qui j'ai échangé une correspondance amicale pendant de nombreuses années, sa sœur Bernadette, Françoise la grande blonde*, et les jumeaux Monique et Jacky (ce dernier, en 1969 a épousé ma nièce Marie-Claude) et d'autres personnes que j'ai oubliées. Elles passaient vite ces deux heures de repos, et bientôt la sirène nous rappelait.

       *(Elle nous glissait des bouts de papier dans nos poches: "Mr et Mme Javel ont une fille -Aude-!". "En ce lieu solitaire où l'on vient pour chier, la bouche doit se taire, seul le cul doit parler!". "Le Père Méable, faiseur de pluie!").

    J’habitais donc toujours à Duravel et un dimanche, ce fut la fête au village.  Bien sûr, je commençais à aller aux bals, le plus souvent avec Simon et son auto. Mais ce jour-là, il n’était pas là et André m’a autorisé à y aller seule, c’était à côté et ils devaient y aller eux aussi, un peu plus tard.

     Je cache ma mobylette à l’entrée du village, derrière le transformateur électrique (pas encore besoin de cadenas), puis je rencontre un garçon de mon âge que je connaissais un peu. Nous bavardons, il était seul aussi, alors nous faisons naturellement le tour de la fête ensemble. Une petite pluie commençait à tomber, je l’invite à m’accompagner chercher un vêtement adéquat que j’avais laissé dans mes sacoches. Autour du transformateur  électrique, il faisait sombre et là, sur la pelouse, il me fait un croche-pied et se jette sur moi pour m’embrasser. Je n’apprécie pas cette brutalité, je me défends vaillamment dans une bonne bataille, j’étais son égale en forces.  Mais au bout de quelques minutes de combat, j’ai compris qu’il était plus endurant, il le comprit aussi et entreprit de me déshabiller.

     Des miracles, il n’y en a pas, je devais réfléchir très vite et trouver une solution. Après ‘‘La victoire sur Léo’’, j’ai donc commencé la guerre psychologique (toujours en bagarre): « Si tu fais ça, j’irai à la gendarmerie porter plainte et tu iras en prison »,  « Tu ne connais même pas mon nom ». C’était vrai  mais je savais qu’il était issu de ‘‘l’assistance publique’’. « Madame Bonafous te connait » (directrice du centre social, d’où l’avantage de la vie rurale, on connait beaucoup plus de monde qu’en ville).  « Oui mais nous sommes nombreux, elle ne saura pas que c’est moi ».  « Je sais que tu as travaillé à xxx ». J’ai cité une petite entreprise d’où je l’avais vu sortir deux fois, je n’étais pas sure du tout mais il fallait bluffer.

     En plein dans la cible! Il a eu un instant d’hésitation que j’ai mis à profit pour me dégager et me lever. Il ne m’a pas lâchée pour autant mais j’ai eu le temps d’atteindre le trottoir qui était mieux éclairé et un petit groupe de personnes venaient dans notre direction, merci à eux, anonymes qui m’ont sauvée d’un viol sans le savoir: le fourbe s’est enfui.

     Maculée d’excréments, à bout de souffle et des douleurs partout, je suis rentrée à la maison bien plus tôt que ma famille. Je ne n’ai voulu expliquer ce que j’avais vécu mais le lendemain une très violente douleur à la cheville m’empêchait de poser le pied par terre.  André m’a emmenée à Sauveterre chez une rebouteuse qui a tiré fortement sur le pied jusqu’à ce qu’on entende un grand ‘‘clac’’.  Je pleurais de douleurs. « Voilà dit-elle, tout est remis en place, dans quinze jours cette belle entorse sera oubliée ! ». Et ce fut vrai (mais seulement pour la cheville).  

     

    Courage les filles, quand on a de petits biceps, il faut utiliser son cerveau !...

     

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  • En 1963, j'ai quitté La-fageole pour commencer ma vie professionnelle, d'abord à Cassagne puis à Puy l'Évêque ensuite à Fumel, chez un vieux médecin, et après une violente dispute avec ma patronne qui m'accusait de lui avoir volé de l'argent (elle comptait sur mon jeune âge pour me subtiliser mon salaire), je me suis enfuie chez mon frère Jean à Bel-Her, trois kilomètre à pieds, ce n'était pas un problème. Le lendemain, le docteur, est arrivé en grommelant (c’était habituel chez lui), pour me demander des explications. Après avoir patiemment écouté ma version des faits, il s’est excusé du comportement de sa femme et m’a donné un mois de salaire à titre de dédommagement. Malgré son insistance, j’ai refusé de reprendre ce travail. J’étais donc en vacances, les premières depuis deux ans. 

       Toutefois, mes frères, qui ne souhaitaient pas me voir prendre de mauvaises habitudes, m’ont trouvé un nouveau travail, à Puy l’Évêque, dans une usine de porcelaine industrielle. On y fabriquait des pièces isolantes qui servaient en électricité et autre.

       Matin et soir, j’utilisais mon vélomoteur pour m’y rendre, et j’avais congé les dimanches et les lundis. Cette fois, je n’étais pas logée ni nourrie chez l’employeur, j’habitais chez mon frère André qui louait une maison à Duravel pompeusement appelée « le pavillon bleu » car les volets étaient peints en bleus, et je versais une bien modique pension.

         Ma vie à changé du tout au tout: je m’entendais bien avec ma belle sœur Jeannette et j’adorais mes quatre neveux âgés de un à cinq ans. Jeannette n'a que douze ans de plus que moi, n'avait pas d'amies, peu de loisirs et beaucoup de travail avec tous ses petits, aussi une grande amitié est née entre nous; Nous bavardions de longues heures, le lundi, je lui aidais à faire le ménage et les dimanches nous nous promenions, nous jouions ou nous allions aux fêtes votives en famille. Pour la première fois de ma vie, je vivais dans une famille où régnait le rire et la bonne humeur. Le père de Jeannette vivait là aussi, c'était un homme calme, pondéré et plein d'humour, il apportait une stabilité; mon frère rentrait tard, il travaillait beaucoup.

    Je me sentais là en sécurité, toutefois la peur des hommes était toujours omniprésente. De temps à autres, des amis venaient le soir pour jouer aux cartes. Un couple un peu âgé avec leur fils Daniel qui avait neuf ans de plus que moi. Sans téléphone, les rencontres se faisaient un peu au hasard. Une après-midi le couple est venu et ils sont été invités à diner. Mon frère m’envoie prévenir Daniel avec mon vélomoteur, pour qu’il vienne aussi. Tout en haut d’un coteau, leur ferme était isolée, il commençait à faire sombre. Daniel était en train de soigner ses animaux mais il me reçoit très aimablement, souriant comme d’habitude.  Il m’invite à entrer et à feuilleter quelques revues (genre Nous Deux) pendant qu’il finissait son travail, nous partirions ensemble. Inexplicablement, je me sentais mal à l’aise. Il est revenu et a commencé un discours sur l’avenir, la famille et que si on se fréquentait, ce serait pour le mariage.

     J’avais constamment en mémoire, l’expérience de ma sœur: mariée à quinze ans et demi, un enfant naissait tous les deux ans, déjà six, dans une vie de misère. Je lui dis que je ne voulais pas suivre ce chemin.  Alors il me dit que l’on n’est pas obligé de faire tant d’enfants… Je réfléchissais, comment me sortir de cette situation délicate. Puis il a essayé de m’embrasser, alors là j’ai eu très peur, j’ai couru jusqu’à mon vélomoteur qui a refusé de démarrer (quelle traitrise) !  J’ai pédalé, encore et encore, jusqu’à l’épuisement: il avait enfin cessé de me suivre.  

    Dans les jours qui ont suivis, il est venu me voir chez mon frère, s’excuser de m’avoir effrayée, nous nous sommes un peu expliqués et il a compris que mon NON était définitif. 

    Avant ou après cet épisode, je ne sais plus: sympa tout de même, il m’a offert le premier disque du tout jeune chanteur Salvatore Adamo encore inconnu que j’ai immédiatement apprécié, plus tard je ferais parti de son fan-club

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  •    Par l'intermédiaire de je ne sais combien de personnes, mes parents ont trouvé un emploi pour moi. Adrienne a été sollicitée avec sa voiture, pour nous y conduire. Le 1er février 1963, je venais d'avoir quatorze ans, et me voilà à mon premier entretien d'embauche. Une très vieille dame, (je n'ai jamais su son age) Céleste Boussac, célibataire, sans famille, propriétaire d'une grande bâtisse au centre du village ou elle avait beaucoup d'autorité. 

       Elle était, depuis de longues années, dépositaire de la Poste avec bureau de tabac, elle accueillait des filles de l'assistance publique en attente de placement. Elle nous a reçus dans sa chambre où il y avait de lourdes tentures autour du lit et ma mère a négocié les conditions: logée dans une vrai chambre, nourrie, plus un salaire de cent francs par mois (à cette époque, une paire de chaussures coûtait au moins quarante francs). En période scolaire, je devais aller un jour par semaine assister à des cours destinés aux jeunes filles de la campagne; au programme: cuisine, couture, puériculture, gestion du budget et de la maison etc. J'avais vingt km à faire pour y aller (à Villefranche), elle devait me faire prêter un vélo m'y rendre. Un dimanche tous les deux mois, elle devait m'envoyer rendre visite à mes parents. Travail léger le dimanche matin et sortie libre l'après-midi avec les jeunes filles du village. Pour finir l'entretien, ma mère lui a dit d'être sévère avec moi "comme si j'étais sa propre fille."Elle a été effectivement sévère avec moi, mais ne m'a jamais considéré comme sa fille, j'étais "la bonne." En sortant, ma mère m'a précisé que je devais me débrouiller pour me vêtir et me chausser avec mon salaire. Mais j'ai fait mieux que ça; J'ai acheté un vélomoteur, il coûtait trois cent francs, j'ai donné cent francs à l'achat et allais tous les mois porter cinquante francs pendant quatre mois. Sans signature, le contrat verbal suffisait: vivre dans la confiance et l'honneur, nos jeunes ignorent que ce passé n'est pas si loin. 

       Céleste pratiquait "l'entretien personnalisé." Une fois par semaine, elle me recevait dans sa chambre et me parlait du travail que je faisais mal Car ma mère n'était pas très bonne ménagère, et un peu de poussière sur les meubles, je ne trouvais pas ça gênant. En fait, le travail de la ferme ne n'avait pas préparé à cette nouvelle vie, je ne savais rien faire.

       Très vite, j'ai fais la connaissance des jeunes du village et je commençais à aller au bal les dimanches après-midi et quelque fois le soir si j'avais quelques prétendus chaperons pour m'accompagner. C'est ainsi que j'ai été plongée dans la vie adulte sans avoir eu d'adolescence. J'en ai très vite pris conscience, je devais être raisonnable et prendre soin de moi. Car je sentais les hommes tourner autour comme des vautours et j'avais peur. Je ne me sentais pas capable de vivre une sexualité, je la réservais pour plus tard, beaucoup plus tard, si un jour je me mariais.

    Comme je l'ai dis plus haut, je croyais que les femmes étaient enceintes à chaque fois! et qu'aurais-je fait d'un enfant?, le rendre malheureux comme moi!. Je repoussais cette vision et je me méfiais des hommes en toute circonstance.

       En fait, je me sentais libre! libre de faire tout ce que je voulais, même de faire des bêtises et qui se serait soucié de moi si j'avais fait des bêtises?... Liberté trop difficile à assumer c'est synonyme de solitude et désespoir. Aujourd'hui je me rends compte que j'étais déjà dépressive. 

       Moins d'un an plus tard, Céleste m'a dit qu'elle n'avait plus besoin de mes services, je devais donc partir, juste au moment où je commençais à me plaire parmi mes nouvelles connaissances, il fallait tout recommencer à zéro. Elle a eu la délicatesse de me trouver une nouvelle place et une voiture pour m'y conduire. Cette fois personne ne m'a accompagnée.

       C'était près de Puy l'évêque, au bord du Lot, un château en ruine (devenu aujourd'hui Gîtes de France).Un jeune paysan (Mr. Touche) avait acheté le domaine et avait crée une exploitation laitière. Dans le château, il a restauré trois ou quatre pièces pour y vivre en attendant de faire fortune. Il y avait là, énormément de travail à la laiterie, maison, basse-cour potager etc. La patronne, que je devais appeler "Madame" veillait à ce que je ne reste pas sans travail. Le dimanche j'allais rendre visite à mon frère André et sa famille qui habitaient Duravel. Lorsqu'ils étaient absents, j’allais me cacher dans quelques granges des environs, car si je restais à la ferme, on ne manquait pas de me donner du travail. 

       J’en ai passé des dimanches, assise sur une botte de paille à ruminer des idées, noires. Je ne sortais plus car dans ces villes plus grandes, je ne connaissais personne et j’avais peur. Puis Simon est venu travailler dans cette exploitation car, il avait une drôle de passion: labourer. Mr Touche n’aimait pas à cause de douleurs au dos, alors Simon sur le gros tracteur se régalait. Un jour, le patron, avait perdu son portefeuille, après de vaines recherches, il nous a convoqués tous les deux, nous demandant de lui rendre « -ce que vous m'avez volé » Simon et moi, d'abord stupéfaits, avons vivement protesté, nous n'étions pas des voleurs; il nous a menacé d’appeler les gendarmes. Alors nous avons fouillé et refouillé; impossible de trouver ce fichu portefeuille. A la fin de cette journée particulièrement humiliante, Simon a été éclairé d’une idée! « -Êtes-vous allé aux chiottes?. » Oui, il était allé aux chiottes: caisse en bois percée d’un grand trou. Oui, l’objet était tombé dedans et nous n’avons pas proposé de le nettoyer. Simon me dit: « -Et si on lui plongeait la tête dedans?. » J’avoue avoir trouvé cette idée très plaisante... Nous attendons encore ses excuses pour son accusation abusive et non fondée. 

     Avec une petite camionnette, la patronne allait chaque jour faire la distribution de lait à Puy l’Evêque chez des particuliers. Un travail colossal, tôt le matin, fallait remplir les bouteilles, peut être une centaine ou plus je ne sais plus, et aller faire le porte à porte : on changeait la bouteille pleine contre la vide qui nous attendait. Quand elle était pressée, elle m’emmenait avec elle pour aller plus vite. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de deux filles plus jeune que moi, elles étaient sœurs. Elles m’ont invitée à aller les voir, un dimanche. Dans un minuscule appartement, il y avait là autant d’enfants qu’à la crèche. Je demandais qui ils étaient: 

    ‘‘-Nos frères et sœurs  dirent-elles, nous sommes onze et nous, nous sommes les aînées’’. Les âges étaient très rapprochés avec trois paires de jumeaux. Elles avaient le droit de sortir un dimanche sur deux, l’autre devait rester aider la maman.  Un jour, l’une me dit :

     ‘‘-Viens on va voir le voyageur de commerce’’.

     Nous entrons dans un café où sa tante était serveuse. Cachées dans derrière le bar, elle me montre un homme dans un coin de la salle. A côté d’un verre de bière, il avait sur la table  cinq ou six carnets ou cahiers ouverts, de différentes couleurs et aussi une trousse. Un stylo doré à la main, il avait l’air noter, changeait de cahier, réfléchissait, écrivait, comptait puis brusquement reprenait le cahier qu’il venait de fermer pour lire à nouveau, faisait des hochements de tête et autre mimiques… Il était un spectacle à lui tout seul.

     ‘‘-Il est là tous les dimanches me dit-elle, c’est un voyageur de commerce’’.  Je le regardais incrédule.

    ‘‘- Il n’est pas du tout voyageur de commerce, il est ouvrier de ferme et travaille au même endroit que moi’’. C’était Noël, la quarantaine, un solitaire qui ne parlait quasiment jamais. Je l’avais vu partir  le matin même, pantalon aux plis et jolie chemise que j’avais moi-même lessivée lundi dernier (lundi grand jour de lessive)…  

     Je racontais l’affaire à Simon qui me dit:

     ‘‘-Mais tu débloques ma petite! c’est impossible !’’.

    ‘‘-Et pourquoi c’est impossible ?’’

    ‘‘-Parce qu’il ne sait, ni lire, ni écrire, ni compter, c’est le patron qui lui fait tous ses papiers!’’.  Je n’en revenais pas.

     Le dimanche suivant, j’invitais Simon à aller voir lui-même de ses yeux. Nous y sommes allés, et comme nous étions à peine sortis de l’enfance, donc encore un peu méchants, nous l’avons interpelé devant ses cahiers et nous nous sommes moqués de lui, ce qui n’était pas vraiment charitable.

    Malgré la présence et souvent le soutien de Simon, je ne me plaisais pas du tout dans cette ferme et à force de me plaindre à mes frères, ils m’ont trouvé une autre place chez un médecin, à Fumel. Le docteur était ‘‘geulard’’ mais brave. Mais sa femme, en plus d'être méchante et menteuse, était voleuse; elle me volait le peu d'objets que je réussissais à m'offrir, par exemple les bas, la laque... et en plus, quand elle était de mauvaise humeur, c'est à dire quand son mari refusait de lui donner de l'argent, elle me giflait à tour de bras, je ne l'acceptais pas mais que pouvais-je y faire!. Là, il a bien fallu que j’apprenne à vivre en ville, ce qui n’a pas été facile. Elle m’envoyait faire ses courses et je devais faire tous les magasins pour avoir les meilleurs prix. J’étais très timide, naïve et même crédule, bien des gens se moquaient de moi et je passais beaucoup de temps à m’enfuir.

       Un jour, sur un trottoir, il y avait un homme qui vendait des "tuc" (gâteaux apéritifs qui existent encore) il avait une grande assiette et proposait une dégustation. Je me suis trouvée nez à nez avec lui et d'une voix aimable, me priait de goûter. Je ne savais pas que ça existait, ni la dégustation gratuite, ni les tucs; j'étais terrorisée. Pendant longtemps, je ne passais plus dans cette rue. Je sais que ça peut porter à sourire mais je ne riais pas, j'avais vraiment très peur, je faisais des cauchemars terribles, des foules d'hommes me poursuivaient avec des assiettes à la main.

       Mais l'époque avait ses avantages, ainsi jusqu'en 1972, date de mon mariage, j'ai cumulé une bonne dizaine d'employeurs dans de nombreuses fonctions.   J'étais à l'école de la vie.
     
    Et puis les années ont passé, avec joies et tourments, rapidement et lentement à la fois, je me suis efforcée de vivre dans la dignité et le respect des autres.

       Je sais, c'est un peu pompeux d'écrire ses mémoires, j'ai voulu témoigner d'une époque révolue, j'ai vécu des choses d'un autre age tellement différentes de la vie d'aujourd'hui. Mais en fait, j'avais besoin de ce retour sur moi-même, c'est une façon de faire la paix.

     

       J'ai eu plaisir à écrire ces souvenirs, malgré mes faiblesses en vocabulaire qui m'ont données beaucoup de soucis. Fille d’analphabète, je n’ai fréquenté ni collège ni lycée, j’ai quitté l’école primaire à 13 ans ½, cela ne m’empêche pas d’avoir des choses à dire et de le dire même si ma vie n’intéresse personne. Au fond, chacun de nous est seul au milieu de la foule…..

     

       Je ne dis pas que tout est vérité, mais c'est MA vérité. Je suis restée fidèle à mes sentiments.

       Aujourd'hui je vois l'horizon et je partirais sereine, avec pour seuls regrets, le chagrin de mes proches.

    Fin de la première partie 

     

     

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  •    Quand ma mère s'est trouvée enceinte de moi, elle avait quarante deux ans, elle avait déjà quatre enfants, le petit dernier, Simon avait trois ans et était très turbulent. Aussi elle a décidé que je ne verrais pas le jour car trop c'était trop. Elle a d'abord insulté mon père, le traitant de tous les noms comme s'il avait eu la possibilité d'un retour en arrière. Elle a pris des risques insensés: sauter de toit de la grange, d'un arbre, a ingurgité des tisanes, des plantes, a consulté des sorcières puis, comme rien n'y faisait, a tenté de se pendre par des cordes pour mettre fin à ses jours. Tous les jours pendant huit mois, elle a tenté quelque chose pour avorter ou mourir. Mon frère Jean m'a raconté récemment que trois jours avant ma naissance, elle avait  "curé les vaches" (sortir le fumier) et avait épandu cette fumure dans les champs avec beaucoup de vigueur dans l'espoir de mettre au monde un enfant mort-né. Sa ténacité était si forte que tout le voisinage en était sidéré, elle était devenue (puis sommes devenues) une sorte de curiosité si bien que les gens en ont longtemps parlé, y compris devant moi. Je pense que c'est comme ça que ma haine pour elle a commencée. Car du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours détesté ma mère et croyez-moi, c'est un sentiment extrêmement difficile à porter. Je suis donc née vivante contre sa volonté et elle m'a surnommée: "lou katsanïou". Ce surnom signifie le plus petit de la nichée, celui qui ne vaut rien, une bouche de trop à nourrir en somme. 

       Avant la généralisation de la contraception, les familles étaient nombreuses, les enfants rarement désirés, mais on acceptait l'enfant sans se poser plus de questions c'est une loi de la nature. Ce que mon père a fait, je n'ai jamais ressenti aucun rejet de sa part. Cette haine que je lui voue, a gâché ma vie. Quand j'ai décidé d'écrire mes souvenirs pour mes enfants, c'était pour parler de la vie à la campagne, d'une époque révolue. Mais au fil des mots qui s'alignent, je m'aperçois peu à peu que j'ai un compte à régler: celui de ma naissance.

       Si elle avait vécu plus longtemps, nous aurions peut-être pu laver notre linge sale! voilà près de quarante cinq ans qu'elle a disparue, la douleur est toujours aussi vive.

       Après sept ans de psychanalyse, j'ai compris le processus mais je n'ai pu l'accepter. On ne refait pas l'histoire. En analyse c'est simple: elle avorte = elle me tue. Elle se suicide = je la tue (puisque c'est à cause de moi). Dans mon inconscient d'enfant, je suis coupable de meurtre et de vivre. D'où résulte mon comportement suicidaire que j'ai réussi à cacher à tous jusqu'en septembre 2000.

    Un jour j'ai dit à mon psy: « -Ma vie est illégale. » Il me dit: « -Vous vous rendez compte de ce que vous dites?. » Oui, je me rends compte de ce que je dis, mais personne ne se rend compte de ce que j'ai souffert. Je cherche, et recherche le moyen de me débarrasser de cette obsession, je ne trouve pas. 

       Pourtant, si on réfléchit un instant, on se rend compte qu'elle avait quelques excuses. Née de parents très pauvres, elle a commencé à travailler à six ans, n'a pas était scolarisée, a fait un mariage "de raison" a supporté l'autorité d'un beau-père difficile à vivre, a travaillé comme un automate toute sa vie... vie très rude, a subi la maladie de mon père qu'elle n'a jamais comprise. A ce dernier propos, je dois ajouter que je lui en ai terriblement voulu; elle le traitait de moins que rien, lorsqu'il était alité, elle l'insultait tout le temps et il lui arrivait fréquemment de ne pas lui apporter à manger pendant trois jours, disant qu'il se lèverait bien quand il aurait trop faim puis, la peur de devoir une explication au docteur, elle recommençait à lui apporter sa soupe. Pendant ces journées, je lui apportais du pain, des pommes et il jetait les épluchures par la fenêtre pour que ma mère ne s'aperçoive de rien et que je ne sois pas punie.

       Nous sommes scandalisés d'entendre que dans certains pays les enfants travaillent! Mais chez nous, ce n'est pas si vieux. Levée à l'aube, le travail ne manquait pas: vaisselle, ménage, épluchage, nourrir les basses-cours, garder les troupeaux, tricoter en gardant les bêtes ou ramasser des glands pour les cochons, biner, sarcler, porter des seaux d'eau... Et pour tout salaire être nourrie, logée dans la cuisine, un cellier ou un appentis, quelques vieux vêtements que les enfants des maîtres ne portaient plus. Les vacances!: Deux ou trois fois par an, on l'envoyait rendre visite à ses parents pour une journée, avec un présent dans un panier: légumes, fruits, un saucisson et parfois un poulet. Pour la nourriture, les maîtres et les domestiques n'avaient pas le même menu, c'était surtout de la soupe c'est à dire du vieux pain trempé dans du bouillon ou flottait deux ou trois morceaux de légumes et un peu de graisse. Ainsi elle a appris à consommer tout ce que lui offrait la nature, un très grand nombre de plantes sauvages sont comestible et aussi des baies, châtaignes, pommes, nèfles et autres fruits. Elle avait gardé cette habitude et nous mangions du pourpier, des scorsonères, asperges sauvages, etc...

    Je pourrais en reconnaître encore un bon nombre. 

       Elle avait un caractère très terre à terre, ne laissant aucune place à la fantaisie, la poésie ni l'humour. Ne voyant que le mal et le mauvais coté des choses, pas de place pour le plaisir, ni manifestation de tendresse: cela aurait été de la faiblesse.

       Ma vision de la relation mère-fille à été si négative que toute ma vie a été hantée par la peur que la relation avec mes enfants soit la même. Par chance, je n'ai pas eu de fille... Mais j'ai eu peur pour rien car mes fils ont pour moi, je pense, une grande estime et beaucoup plus. 

       Pendant toute mon enfance, j'ai su, plus ou moins consciemment, que je n'aimais pas ma mère mais cette haine s'est fixée à mon esprit définitivement l'année de mes treize ans. Je n'étais qu'une élève moyenne car très paresseuse, mais si l'instituteur me secouait un peu, je me débrouillais pas trop mal. Dans ce petit village, il servait un peu d'assistante sociale et avait à cœur le devenir de ses élèves. Il a fait les demandes pour que je puisse apprendre un métier, j'ai été admise dans un pensionnat à Bergerac. Quand il a fallu signer les papiers, il a convoqué mes parents et leur a expliqué les conditions. Mon père, déjà le crayon à la main pour signer mais ma mère a refusé tout net, disant que je savais lire et écrire, que c'était bien suffisant pour aller travail comme tout le monde. Je me faisais un tel plaisir de quitter ce coin perdu et enfin visiter le monde!. Le choc a été si violent que je lui en ai voulu à mort. 

      Ensuite elle m'a cherché une place de "bonne à tout faire" comme on disait à l'époque. L'orgueil de la jeunesse aidant, j'ai relevé la tête: j'ai lavé et arrangé mon linge (qui tenait dans un tout petit carton) et j'ai attendu mon premier emploi comme on attend la libération.

     

       Je sais, je raconte des choses très dures, mais il fallait que je les dises.

     

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  •    Un jour, j'avais près de treize ans, j'avais laissé paître les brebis dans une châtaigneraie que j'adorais car il y avait plusieurs arbres immenses aux branches basses, quel bonheur! je pouvais grimper très haut.

       Quand les brebis ont suffisamment mangé, elles se regroupent d'elles-mêmes et se dirigent vers le chemin de la maison. Je prenais donc la tête, de bon pas car la chienne fermait la marche, ce qui faisait resserrer le troupeau, bien sûr elles craignaient toujours une éventuelle attaque. 

       J'empruntais un sentier très étroit bordé de chaque coté d'épais buissons d'ajoncs, comme chacun sait, les ajoncs très piquants. Un pin barrait à moitié le petit sentier et soudain, un homme, caché derrière, surgit brusquement devant moi. Je reconnais aussitôt Léo T....., Je m'arrête net, bien obligée, pas d'autre possibilité, mais aucun problème, je connaissais Léo depuis toujours.

       Les brebis, repues, s'arrêtent aussi, la chienne partie courir après je ne sais quoi. Je vois sur le visage de Léo un drôle de sourire que je ne lui avais jamais vu. « -Bonjour Jeannine,..(politesse d'usage) mais dis-moi, tu as de bien jolies petites bosses sous ton corsage, je n'avais jamais remarqué que tu étais déjà une jeune fille!. » En parlant sa main s'égarait, je la repousse violemment. J'entends des paroles qui se voulaient, je suppose, galantes. J'étais glacée de peur, que faire? il me barrait le passage, derrière moi le troupeau trop dense, impossible de le traverser, les buissons hauts de deux mètres, infranchissables. Réfléchir, vite! maintenant j'entendais: « -si tu te laisse faire, tu sais, je ne serais pas ingrat, je te donnerais des sous, je sais que tu n'en as pas. » Le gros porc! il osait me comparer à une femme de mauvaise vie... 

       J'ai senti alors une terrible colère monter de mon estomac noué et j'ai pris conscience en un instant que j'étais passé dans l'age adulte et désormais je ne pourrais compter sur personne d'autre que moi-même. L'orgueil surmontant la peur, je relevais la tête, je le fixais bien droit dans les yeux et je lui dis en détachant bien les syllabes: « -Tu vas me laisser passer tout de suite, sinon je le dirais à ma mère et tu la connais, elle te fera passer un très mauvais quart d'heure. »

       Il m'a regardé un moment sans répondre, je ne respirais plus, je continuais à le fixer, ce n'était pas le moment de baisser les yeux. Il la connaissait bien ma mère, il comprit que je ne mentais pas, en piétinant sur place, il fit un quart de tour, libérant ainsi un tout petit espace.

       Je m'engouffrais dedans sans le toucher, je préférais me frotter aux ajoncs. Il s'adossa au pin, les brebis me suivirent stimulées par la chienne, qui par bonheur, était revenue. 

      J'ai couru comme une folle jusqu'à la maison, ma mère de loin m'a crié: « -Mais qu'es-ce qui t'arrive! tu as perdu le troupeau? on dirait que tu as vu tous les revenants. » Mais non, elles arrivaient à leur rythme habituel se dirigeant paisiblement vers leur étable.

        

    Non, je ne parlais à personne de cette histoire, j'avais trop honte. Mais au fond, je sentais la victoire, victoire sur moi-même, sur l'ennemi... ma première vraie victoire dont je suis encore fière aujourd'hui.

     

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