• 29 La rencontre

     

       Monique et moi avons été, pour des raisons que j'ai oubliées, licenciées de l'hôtel du Touring. Monique est repartie chez ses parents qui entre temps avaient déménagé, elle attendait sa fille, ses parents n'ont pas souhaité me revoir, j'étais celle qui, d'après eux, avait dévergondé leur fille, autrefois si sage. Sage par obligation, on ne lui avait jamais permis autre chose. Pour bien gérer sa liberté il faut avoir de l'expérience, mais on ne peut pas l'acquérir si on est muselé.

       Quant à moi, même chose, retour à la case départ, chez André car entre temps mes parents avaient été placés en maison de retraite. Grâce à ma petite expérience en hôtellerie, j'ai facilement trouvé de travail à Prayssac dans un hôtel-restaurant, certes plus modeste mais grâce aussi à la bonne réputation de ma famille, on m'a confié les clés de la réserve, ce qui n’allait pas sans jalousies de la part du personnel qui était là depuis plusieurs années.


        Quelques mois plus tard, André a été nommé à Gourdon, il avait pris du galon, on lui offrait un poste de conducteur de draisine. Comme je n'avais plus rien pour me loger à Prayssac, j'ai démissionné et je suis partie avec la famille dans une maison en ville. A coté de nous, il y avait une famille avec trois garçons âgés de dix huit, seize et onze ans. Mes neveux avaient grandi, ils avaient maintenant: onze, dix, sept, six et une petite sœur était arrivée, elle avait trois ans. Tous ces garçons dans la cour ont gentiment sympathisé, et moi, je bavardais avec Gérard, l'aîné, je lui racontais mes exploits avec Monique (qui ne répondait pas à mes lettres, je n'avais plus aucune nouvelle) et lui me racontait comment il avait fondé un orchestre avec des amis. J'ai appris longtemps plus tard qu'il avait tout inventé, mais pour l'heure, je ne le savais pas et j'écoutais ses récits avec passion, nous parlions des heures et des heures, souvent une bonne partie de la nuit car les maisons se touchaient et nous pouvions communiquer aux greniers, sous les poutres des toits. Il n'était pas en peine pour inventer des histoires, ça sortait tout seul, la fontaine ne tarissait jamais.
       Puis il m'a fait connaître son "Céou" dont il était amoureux, c'est une petite rivière qui coule à une dizaine de kilomètres de Gourdon, où se trouvait la maison de sa grand-mère. Il a essayé de m'initier à la pêche à la main, il plongeait dans les trous d'eau, nageait comme un poisson, sous l'eau, sur plusieurs dizaines de mètres, ressortait plus loin, là où je m'y attendais le moins, ou bien il émergeait de derrière un buisson avec une truite à
    la
    main.

       Seulement, sa mère avait pour lui de grands projets, beaucoup plus élevés que pêcheur de truite. Il était très doué à l'école, quand il était tout petit, on lui avait dit qu'il était surdoué, alors elle a décidé qu'il serait docteur ou ingénieur ou professeur, enfin elle se voyait mère d'un bon notable de la ville.
       Pour arriver à son objectif, elle l'a choyé-pourri, surveillé, épié, harcelé, contrôlé chacun de ses gestes sans jamais permettre à sa personnalité de s'épanouir, elle a voulu le forger à l'image de son idéal à elle, en faire le produit de ses rêves. Et le résultat a été tout le contraire de ce qu'elle souhaitait, il est devenu renfermé, et, pour toute communication avec elle, s'est très tôt appliqué à faire exactement le contraire de ce qu'elle attendait, si bien que le jour où il a passé son bac, il a rendu ses feuilles vierges pour être sûr d'avoir que des zéros. Son seul objectif à lui, c'était de s'opposer à sa mère, ça à durer toute sa vie. Ce traumatisme, car c'en est un, c'est étendu à toutes ses relations, surtout les femmes. Il est resté un homme immature, solitaire, introverti.

       Ceci pour expliquer que je n'entrais pas dans ses plans. C'est alors qu'une grande et longue bataille silencieuse c'est engagé entre la mère et le fils. Je n'avais pas, à cette époque, conscience de la gravité de la situation, je n'avais pour seuls critères de jugement que ce que me disait Gérard, il édulcorait ou aggravait les propos de l'une ou de l'autre, il manipulait à sa guise dans le seul but de déplaire à sa mère. Et je reste encore persuadée que sans cette pression constante, notre relation serait restée au stade amical comme ce fut la première année.

    Elle a tout essayé pour nous séparer, même m'envoyer des lettres d'insultes anonymes et elle m'a inscrite, à mon insu, dans une agence matrimoniale. Elle n'a jamais compris que c'est elle qui nous a poussé l'un vers l'autre, plus elle en rajoutait, plus on se rapprochait. Et nous sommes rapprochés en effet, en nous mariant en avril 1972.


     Je crois que le conflit qui nous a opposés à nos mères respectives, a fait de nous des êtres à fleur de peau, en quête d’un idéal que nous n’avons jamais trouvé. Si le bonheur manque à un enfant, il lui manquera toute sa vie.
       Entre temps, par une belle journée de juillet 69, j'ai reçu une très longue lettre des Pays Bas, Monique enfin répondait à mes lettres, m'expliquant qu'elle habitait désormais à La Haye qu'elle avait épousé le petit client du 2 et qu'une petite Véronique était née, sortie de la pression paternelle, elle pouvait enfin m'écrire en toute liberté.
       Voilà comment Gérard et moi, pour notre voyage de noces, avons fait connaissance avec le "plat pays", les tulipes, les moulins, les vélos. et l'autre fromage.......
     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 23 Septembre 2009 à 16:47
    C'est incroyable ! J'ai fait le même voyage à peu près à la même époque et je suis allées à La Haye ! Elève aux Beaux-Arts, j'y ai fait connaissance d'une jeune hollandaise. Nous avions à peu près le même âge et nous nous entendions très bien. Elle m'avait invitée chez ses parents à Amsterdam. D'ailleurs nous sommes toujours amies.
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