• 26 Mai 68

       Pour Monique et moi, l'usine était devenue monotone, nous commencions à nous y ennuyer très sérieusement. Un jour elle me dit: «-Et si nous partions d‘ici, nous pourrions faire le tour du monde!». Je réfléchissais. Le tour de monde c’était beaucoup mais partir d’ici, oui, c’était une bonne idée. A l'usine, il y avait un jeune contremaître prénommé Claude, un jour nous avons décidé de le mettre au courant de notre prochain départ. A notre grand étonnement, il nous a dit qu'il voulait nous parler en privé, en toute discrétion, il a lui-même organisé une sortie secrète. Rendez-vous pris en dehors de l'usine, il nous a emmenées dans sa voiture à l'extérieur de la ville, direction la forêt. Au bout de quelques kilomètres, il a pris un chemin forestier et a garé sa voiture sous la futaie. Il nous a invitées à sortir et nous nous sommes assis tous trois sur un tapis d'herbe et de feuilles mortes. Monique et moi, nous nous regardions, perplexes. Et là, il nous a demandé pourquoi nous voulions partir de l'usine, quel était notre projet. Nous nous sommes expliquées maladroitement car en fait, nous n'avions pas de projets précis, simplement nous avions envie de vivre autre chose. L'entretien a duré à peine une demi-heure puis il nous a proposé de nous raccompagner en ville. Nous n'avons jamais compris le but de cette démarche secrète, aujourd'hui encore, je m'interroge, la seule explication que je trouve, c'est qu'il avait des intentions pas très honnêtes et au dernier moment, il n'a pas osé aller plus loin, mais il n'est pas certain que mon analyse soit la bonne. 

        Nous avons démissionné et, par l'intermédiaire de mon beau-frère, nous avons trouvé du travail dans une ferme au "Théron". C'était un petit fermier qui était producteur (entre autre) de fraises. Ainsi, tout le mois de mai 68, nous l'avons passé en maillot de bain et casquette dans un champ de fraises. Au début, nous avons eu un très violent mal au dos, mais peu à peu, le corps s'habitue et nous avons appris à préparer des petits paniers de fruits que le patron allait, chaque jour, vendre directement aux commerçants de la région. Dans le calme de la campagne, sous le soleil, nous avions d'interminable discutions, nous avons tenté encore d'y intéresser le patron et la patronne qui travaillaient avec nous, lui, participait parfois mais elle, elle disait: «-Mais où vont-elles chercher tout ça!». Nous étions logées et nourries chez eux, le soirs, ils nous invitaient (avec insistance) à aller nous coucher. Nous montions dans la chambre, et aussitôt nous sortions par la fenêtre, non pas parce que nous voulions aller quelque part, mais par simple esprit de contradiction. 

       Il y avait une parente à eux qui était venue spécialement pour cuisiner, elle faisait bien la cuisine mais elle était très sale et chaque soir, elle regardait la crasse sur ses jambes et disait: «-Demain, va falloir que je me lave». Mais elle ne le faisait jamais. L'après-midi, quand elle avait fini de laver sommairement la vaisselle, elle venait aux champs nous aider, et, lorsqu'elle avait un besoin, elle s'éloignait d'à peine deux mètres, écartait ses jambes et en soulevant légèrement ses jupons, elle urinait debout. C'était la récréation, nous en mourions de rire.

     

       Nous n'écoutions pas la radio, nos conversation nous suffisaient, nous n'étions que très peu au courant des évènements politiques. Mais un jour, le patron nous dit qu'il devait chercher de l'essence car à Prayssac, il y en avait plus. Plus d'essence? comment ce fait-il?. C'est ainsi que nous avons pris conscience de la gravité de la crise. Tout était bloqué, la France était paralysée, tout le monde en grève sauf ceux qui travaillaient à leur compte, mais bientôt ils ont bien étés obligés d‘arrêter aussi, faute de carburant ou de matières premières ou à cause des barrages que les grévistes organisaient pour bloquer les routes principales. Alors, tous les vélos, neufs ou vieux,.sont sortis dans les rues et chacun tentait de s’approvisionner comme il pouvait, car bien vite, les magasins ont été vides. Alors, trocs et systèmes D se sont développés. Nous deux, n'avions aucun soucis, nous passions à table sans nous inquiéter, nous ramassions les fraises tranquillement, et nous n'avons même pas pensé à faire grève. Le patron n’avait aucun mal à écouler sa production, les gens manquaient de tout et le moindre panier de fraises était le bien venu. Mais le transport commençait à poser problème.

     

       C’est alors que le grand-père qui vivait là aussi est revenu sur le devant de la scène. Il avait un vieux cheval qu’il avait sauvé de l’abattoir, ce cheval coûtait beaucoup de foin et ne rapportait rien mais son fils, après de violentes discutions, avait accepté de le garder à la ferme. Un matin, nous avons eu la surprise de trouver le cheval dans la cour attelé à une vieille carriole, et le père demandant au fils: «-Allons, charges donc tes caisses et je vais te les porter où tu veux». Et le vieux a fait le transport, bien content de pouvoir enfin critiquer, le pétrole, les moteurs et le modernisme. 

       Courant juin, le travail a repris peu à peu, et tout est revenu à la vie, à un cours normal. Nous ne savions pas encore que Mai 68 entrerait dans l'histoire de notre pays, c'est petit à petit que les mentalités ont changé, les gens ont osé..., osé parler de leur pensées profondes, ont osé demander, ont osé se plaindre des mauvais salaires, de mauvais traitements, se plaindre de tout et ont osé exiger. C'est à partir de là que le "moi" (comme disent les psy) de chacun a osé exister, avec tout ce qui en découle... (de positif et de négatif) Il est tout à fait exact, qu'il y a eu un avant et un après 68, une vraie révolution culturelle et sociale. 

       Voici quelques slogans de l'époque, ils ne sont pas forcément judicieux:

    ·         Il est interdit d'interdire

    ·         Désirer la réalité, c'est bien! Réaliser ses désirs, c'est mieux !

    ·         Ne vous emmerdez plus ! Emmerdez les autres !

    ·         J'ai quelque chose à dire, mais je ne sais pas quoi.

    ·         Ouvrons les portes des asiles, des prisons et autres facultés.

    ·         Nous sommes des rats (peut-être) et nous mordons les enragés.

    ·         J'emmerde la société et elle me le rend bien !

    ·         Le respect se perd, n'allez pas le chercher !Ÿ       

               Le pouvoir est au bout du fusil. (Est-ce que le fusil est au bout du pouvoir ?)

    ·         Ne prenez plus l'ascenseur ! Prenez le pouvoir !

    ·         L'imagination prend le pouvoir.

    ·         Les murs ont des oreilles. Vos oreilles ont des murs.

    ·         Soyez réalistes, demandez l'impossible !

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  • Commentaires

    4
    Vendredi 20 Janvier à 11:49

    ha je vois que tu écris aussi!!! je lis beaucoup!!!! ma fille aussi écrit mais du fantastique...... elle est chez Edilivre et s' appelle Hada......

     

    3
    Serge
    Mardi 13 Novembre 2012 à 23:25
    Que c'est loin 1968. J'etais en prepa (CPGE) à l'epoque et surtout dans mon bahut on a pas connu les greves (Le Prythanée de La Fleche) et etant un Lycée militaire on ne manquait de rien,pas meme de carburant pour faire rouler les autocars de l'armée. Etant de la meme generation que vous j'ai souvenir de ce que vous decrivez des années 50 / 60. Il est vrai que si j'etais pas malheureux dans ma famille j'avais une grosse contrainte.L'obligation de resultats scolaires et reussir à integrer une Grande ecole et pour ma mere à l'epoque ca se resumait à 6 possibilités,pas une de plus. J'ai bien aimé la colle:"toujours prends toujour un "s". J'en ai eu aussi qqs une des colles ainsi,des baffes et des corvées de pluches à la cuisine du bahut. En y regardant bien,c'est une epoque que je regrette un peu. Je fais finir ma lecture en profitant du deblocage et du jour blanc sur Pekin. Etes vous allée au barrage des 3 gorges???On en prends plein les yeux. Bonne journée à vous.
    2
    Mercredi 23 Septembre 2009 à 16:30
    C'est aussi mon sentiment : Mai 68 a été un tournant, même si nous n'en n'avons pas ressenti tout de suite les effets. Les mentalités ont beaucoup évoluées au cours des années 70.
    1
    Jeudi 7 Août 2008 à 15:17
    Bonjour Serge et merci  pour votre com.
    Non, le barrage des 3 gorges ne me dit rien, vous allez trouver plus loin mes impressions sur mon voyage en Chine et sur mon autre blog il y a l'itinairaire. (Cliquer sur liens: isa-caramel).
    isa-caramel est mon autre pseudo, c'est les noms de mes chats.
    Profiter bien de la cérémonie d'ouverture et à bientôt
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