• 18 La victoire sur Léo

       Un jour, j'avais près de treize ans, j'avais laissé paître les brebis dans une châtaigneraie que j'adorais car il y avait plusieurs arbres immenses aux branches basses, quel bonheur! je pouvais grimper très haut.

       Quand les brebis ont suffisamment mangé, elles se regroupent d'elles-mêmes et se dirigent vers le chemin de la maison. Je prenais donc la tête, de bon pas car la chienne fermait la marche, ce qui faisait resserrer le troupeau, bien sûr elles craignaient toujours une éventuelle attaque. 

       J'empruntais un sentier très étroit bordé de chaque coté d'épais buissons d'ajoncs, comme chacun sait, les ajoncs très piquants. Un pin barrait à moitié le petit sentier et soudain, un homme, caché derrière, surgit brusquement devant moi. Je reconnais aussitôt Léo T....., Je m'arrête net, bien obligée, pas d'autre possibilité, mais aucun problème, je connaissais Léo depuis toujours.

       Les brebis, repues, s'arrêtent aussi, la chienne partie courir après je ne sais quoi. Je vois sur le visage de Léo un drôle de sourire que je ne lui avais jamais vu. « -Bonjour Jeannine,..(politesse d'usage) mais dis-moi, tu as de bien jolies petites bosses sous ton corsage, je n'avais jamais remarqué que tu étais déjà une jeune fille!. » En parlant sa main s'égarait, je la repousse violemment. J'entends des paroles qui se voulaient, je suppose, galantes. J'étais glacée de peur, que faire? il me barrait le passage, derrière moi le troupeau trop dense, impossible de le traverser, les buissons hauts de deux mètres, infranchissables. Réfléchir, vite! maintenant j'entendais: « -si tu te laisse faire, tu sais, je ne serais pas ingrat, je te donnerais des sous, je sais que tu n'en as pas. » Le gros porc! il osait me comparer à une femme de mauvaise vie... 

       J'ai senti alors une terrible colère monter de mon estomac noué et j'ai pris conscience en un instant que j'étais passé dans l'age adulte et désormais je ne pourrais compter sur personne d'autre que moi-même. L'orgueil surmontant la peur, je relevais la tête, je le fixais bien droit dans les yeux et je lui dis en détachant bien les syllabes: « -Tu vas me laisser passer tout de suite, sinon je le dirais à ma mère et tu la connais, elle te fera passer un très mauvais quart d'heure. »

       Il m'a regardé un moment sans répondre, je ne respirais plus, je continuais à le fixer, ce n'était pas le moment de baisser les yeux. Il la connaissait bien ma mère, il comprit que je ne mentais pas, en piétinant sur place, il fit un quart de tour, libérant ainsi un tout petit espace.

       Je m'engouffrais dedans sans le toucher, je préférais me frotter aux ajoncs. Il s'adossa au pin, les brebis me suivirent stimulées par la chienne, qui par bonheur, était revenue. 

      J'ai couru comme une folle jusqu'à la maison, ma mère de loin m'a crié: « -Mais qu'es-ce qui t'arrive! tu as perdu le troupeau? on dirait que tu as vu tous les revenants. » Mais non, elles arrivaient à leur rythme habituel se dirigeant paisiblement vers leur étable.

        

    Non, je ne parlais à personne de cette histoire, j'avais trop honte. Mais au fond, je sentais la victoire, victoire sur moi-même, sur l'ennemi... ma première vraie victoire dont je suis encore fière aujourd'hui.

     

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  • Commentaires

    2
    NINI46
    Mardi 13 Novembre 2012 à 23:25
    Etonnant comme certains instants nous font réaliser que nous avons grandi ! Moi aussi j'ai un jour rencontré un "Léo" sur le chemin de l'école ! une histoire un peu similaire à la tienne. Mais je n'ai pas eu ce sentiment de honte, sans réfléchir, dès que j'ai pu m'échapper des griffes de mon prédateur, j'ai couru le dire à ma mère, qui elle-même l'a immédiatement répété à mon père. Mon "Léo" s'appelait Jean Pierre, il a pris un "souflon" par mon père dont il doit encore se souvenir ! Par la suite, lorsque je le croisais à Prayssac, il baissait les yeux et fuyait mon regard... Moi je le fixais avec un regard à la fois méprisant et victorieux.
    1
    Vendredi 9 Mai 2008 à 08:25
    Oui, c'est bien ce que je dit:  un sentiment de victoire...
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