• 17 La Cabanière

       Ma mère n’était pas croyante; son père était communiste et au début du siècle c’était très spécial, mais elle était très superstitieuse, alors elle fréquentait l’église "au cas ou".

       Et bien sûr, elle croyait à la sorcellerie qui autrefois tenait une grande place, faute de films d'horreurs. On racontait des tas de légendes où abondaient histoires effrayantes. Certaines personnes étaient censées posséder des pouvoirs surnaturels comme faire mourir des cochons, renverser des charrettes chargées, diriger l'orage sur un bâtiment et autres balivernes. 

       Je me souviens d'une histoire: C'était un jeune homme qui avait apprivoisé un très gros lézard, (animal maléfique) tous les jours, à la même heure, il allait lui rendre visite, lui apportant nourriture et conversation mais refusait que qui que ce soit l'accompagne. Il arrivait dans le bois, sifflait un air d'une certaine chanson et le lézard sortait de sa cachette seulement s'il était seul. Mais un jour il dut partir pour le service militaire. Quelques mois plus tard, lors d'une permission, il dit à sa mère « -Je vais voir mon lézard. » A la nuit tombée, il n'était pas revenu, inquiète, elle alerta le voisinage, ils firent une grande battue dans le bois. On trouva le jeune homme mort, tué par le lézard qui s'était vengé d'avoir été abandonné. Mais on ne retrouva jamais cet horrible lézard.

       Il n'était pas séant de bavarder avec les reptiles. 

       La Cabanière s'appelait ainsi du nom de son époux, Mr Cabanier. Elle était veuve, ses enfants étaient partis au loin et vivait seule dans la ferme de son mari, elle n'était pas de la région.

       Ma mère m'interdit de lui parler car c'était une sorcière. Comme tous les enfants, ce qui est interdit et bien meilleur que le reste, aussi je développais vite une grande curiosité. Un jour, je ne sais plus à quelle occasion, je me retrouvais chez elle. Elle vivait comme dans l'arche de Noé, entourée d'animaux tous apprivoisés, poney, chèvre, brebis, oies, canards, poules, dindes, chiens et chats. Tous vivaient ensemble, en bonne harmonie dans la cour, et parfois entraient dans la cuisine. La ferme était située sur une petite colline entourée d'arbres fruitiers en fleurs; il me sembla que c'était un paradis.

      Je trouvais la Cabanière très souriante, chaleureuse. Elle était rejetée par les gens du village à cause de la sorcellerie et était très heureuse d'avoir enfin une visite, même d'une enfant. La gentillesse de cette femme était d'un tel contraste avec la hargne de ma mère!; je n'ai pu résister. Très régulièrement, je lui rendais visite clandestinement. Elle m'offrait des trésors de goûter: fromages frais, confitures, pâtes de fruits, fruits au sirop et même un peu de liqueur, elle faisait tout elle-même. Elle me faisait faire des petits tours sur le dos du poney mais surtout elle me parlait. Elle parlait de tout, des choses de la vie et tout sujets, elle était intarissable. Pour ne pas être en reste, je lui racontais ce que j'apprenais à l'école et elle y ajoutait des tas de renseignements. C'était pour moi un puits de science. En effet, elle m'a ouvert à la réflexion, m'a donné l'esprit critique qui fait aboutir à l'autonomie et ainsi à la liberté. Je lui voue une éternelle reconnaissance.

       Par malheur, elle ne s'est pas contentée de mes visites, elle a voulu nouer une amitié avec mes parents. Un jour elle est arrivée avec un joli pull marine très bien fait et d'une grande douceur, ma mère l'a vue de loin et l'a faite stopper à cinquante mètres de la maison, lui demandant ce quelle faisait là. Elle expliqua: « -Je viens vous apporter un tricot pour Jeannine, mes enfants l’on laissé, maintenant il ne servira plus, j’ai pensé que ça vous ferait plaisir. » (Aujourd’hui je la soupçonne de l’avoir tricoté spécialement pour moi). Je courrais à sa rencontre, ma mère me dit: « -Reste-là!. » Mais l’obéissance n’était pas ma vertu première, je ralentis seulement le pas. Elle lui répondait: « -Partez, nous n’avons pas besoin de vous ni de vos tricots et ne revenez plus sinon je prends le fusil. » J’étais consternée. La Cabanière posa le pull sur un arbuste et rebroussa chemin sans répondre. Je m’avançais pour prendre le pull mais ma mère hurla: « -Je t’interdis de toucher ça, elle y a sûrement laissé un sort dessus, va t’occuper des brebis. » Je ne savais pas si la cabanière avait entendu ces dernières phrases, mais je mourrais de honte.

       Plus tard dans la soirée, j’ai pris le pull, l’ai caché dans le hangar, et les matins suivants, je le prenais discrètement pour aller à l’école, j’en étais très fière car je dois ajouter que j’étais très mal habillée, beaucoup plus mal que mes jeunes voisines. J’ai compris plus tard que la Cabanière n’était pas issue du même milieu, elle était beaucoup trop cultivée pour être acceptée par ces gens incultes, il y avait bien l’instituteur, le curé, le médecin qui étaient plus instruits, mais eux, ne s’improvisaient pas paysans. 

     



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  • Commentaires

    1
    Mardi 22 Septembre 2009 à 15:36
    Dans mon village natal, qui était une petite station balnéaire fréquentée par des familles aisées, nous n'entendions pas de telles histoires. Mais lorsque nous sommes arrivés dans le gros bourg assez rural de nos grands-parents, on nous en racontait à faire dresser les cheveux sur la tête ! Quelques personnes aussi étaient désignées comme soit disant sorcières.
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