• 13 Le bois de l'homme et le lac cruel

       La propriété était morcelée, nous avions un petit bois situé environ à quatre km de la maison. Le bois s'appelait "le bois de l'homme", il était entouré d'autres parcelles de bois appartenant à divers propriétaires, dans d'autres régions on dit: forêt, mais chez nous c'était les bois.

       Pas facile de s'y retrouver mais quand on est né dans un endroit aussi isolé, on se repère à ce qui nous entoure et ici c'était les arbres. Les arbres, c'est comme les vaches ou les brebis, il n'y en a pas deux identiques. Il n'y a que les citadins qui croient que toutes les vaches se ressemblent.

       Au début, il y a un chemin, puis deux, puis ils se dédoublent et se recroisent, la seule solution pour s'y retrouver c'est d'apprendre les arbres, ce que j'ai fait avec délice. Certaines personnes sont capables de rester une heure devant un tableau de Van Gogh à observer et apprendre par cœur chaque détail. Moi, devant une toile j'y reste vingt secondes mais devant un vieil arbre! Oui, je peux y rester une heure, j'étudie chaque branche et cinquante ans plus tard, je ferme les yeux et il est encore là, majestueux, grandiose, et l'émotion est intacte.

       Au bois de l'homme, nous n'y allions pas souvent: à l'époque des champignons et l'hiver pour faire du bois pour la cheminée. Un jour, mon père faisait brûler des saletés; les saletés dans les bois c'est: brindilles, ronces, fougères, ajoncs et diverses végétations parasites. Ce nettoyage a pour but de permettre la repousse d'essences plus utiles. On ne mettait pas le feu partout comme on le voit à la télé, non, on coupait à la faux, au sécateur ou à la serpe, avec une fourche on portait tout ça dans une clairière et on allumait un petit tas que l'on alimentait au fur et à mesure.

    Il ne fallait en aucun cas brûler les arbres utiles: les châtaigniers, nous vendions les châtaignes, les autres, bien droits étaient vendus à la scierie, les tordus pour le bois de chauffage; pommiers, néfliers, merisiers et autres pour consommation des fruits.

       Mais ce jour là était un jour maudit, un traître vent s'est levé et le feu à échappé au contrôle. Je m'étais un peu éloignée à la recherche d'arbres faciles à grimper car le plus difficile était d'atteindre les premières branches, après rien ne me résistait. J'ai entendu crier, des cris inhabituels, je descends rapidement de mon perchoir et me dirige vers l'incendie qui faisait déjà vingt mètres de large. Simon était parti alerter les voisins et mes parents lutaient en fouettant les flammes à l'aide de genets verts. Moyens bien dérisoires, ce jour-là deux hectares ont brûlé. Je ne voyais pas ma mère mais je l'entendais crier: « -Sauve-toi, sauve-toi! » A ce moment là, j’ai vu mon père derrière un rideau de flammes: j’ai cru qu’il brûlait tout vivant, comme ma poupée.

       Je ne trouve pas les mots pour expliquer la terreur d’un pareil instant, je me souviens m’être figée comme une statue et mon souvenir s’arrête là, j’avais neuf ans.

       Toute ma vie, j’ai eu peur du feu et en septembre 2003, en visite au Portugal, quand j’ai traversé ces immensités carbonisées, je ne pouvais plus respirer, j’ai dû arrêter ma voiture et céder le volant, les yeux embués et une barre dans l’estomac. 

       Pour aller au bois de l’homme, il fallait passer par le lac cruel. En fait, ce lac n’était qu’une mare mais ne tarissait jamais même par grande sècheresse. Mais "cruel!" pourquoi ce nom?.

       Simon, qui aimait me faire peur, me racontait des tas d'histoires horribles, tout droit sorties de son imagination; bien sûr sur je ne le croyais pas, mais quand même! "lac cruel!" quels maléfices ces mots cachaient-ils?. Il bordait le chemin et en période de pluie les paysans devaient faire très attention à leur attelage.

    Pour ma part, je passais du coté opposé au cas ou j'aurais été happée par quelques sorcelleries, je n'y croyais pas vraiment mais ça ne coûtait rien de se méfier.

       Ce lac était entouré de buissons et en parti recouvert d'une végétation d'eau que je ne connaissais pas car il n'y en avait pas d'autres dans les environs, ce qui ajoutait du mystère. De temps en temps, quand personne ne pouvait me voir, j'y jetais quelques pierres qui faisaient un "plouf!" normal ou j'y trempais de longues branches qui n'ont jamais été englouties.

       Percerais-je un jour le mystère du lac cruel? .



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  • Commentaires

    1
    Alex
    Dimanche 28 Juin 2015 à 08:20
    Bonjour, je suis par hazard tombé sur votre blog que je découvre à peine en faisant des recherches sur...le lac cruel ! Je suis de Montcabrier côté frontalier avec Loubejac. En sauriez-vous plus sur l'origine du nom de cette mare ? Bien cordialement
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